Wednesday, July 10, 2013

la cité aux mille portes


VOYAGE APRES LA NUIT

PARTIE 2 : LA CITE AUX MILLE PORTES





J'ouvrais les yeux sur le monde en revenant du doux berceau du néant. Quel évènement cosmologique avait bien pu me sortir de mon sommeil? Me faudrait-il sans cesse déchiffrer les hiéroglyphes de nouveaux mondes? Je constatais que les rides sur mes mains avaient disparu et, en frottant mes mains sur mon visage, je déduisais qu'il en était de même pour celles de mon visage. L'étonnement philosophique ne m'avait jamais paru aussi puissant qu'en ce moment où, détaché du monde à un degré que je n'avais jusqu'alors jamais effleuré, je contemplais le monde qui m'apparaissait comme une œuvre d'art étrange et sublime, comme un panorama sur lequel ma Volonté n'avait aucune prise. Sous les falaises de marbre, la mer heurtait les roches polies et rouges comme le Soleil qui renaissait comme moi pour illuminer l'horizon. Des oiseaux géants au loin sculptaient des nuages dans un ballet de formes épurées dansant dans les cieux. Pourtant déjà, à mesure que mon corps revenait à la vie, la Volonté sortait des limbes et tirait mon esprit vers le bas, comme une force de gravité implacable. J’étais assis sur une île entourée d’autres îles jusqu’à l’horizon. Les îles étaient souvent bien proches les unes des autres comme un archipel s’étendant à l’infini. Je m’étirai et j’allongeai mes membres. Le soleil inondant ma peau laissait une agréable impression et je restais allongé comme un lézard effrayé par la possibilité de perdre une goutte de Soleil. Après quelques minutes de délassement, je me décidai à monter sur la crête de l’île afin de contempler l’horizon. Un chemin de roches sculptées par la mer s’élevait vers le sommet entre des arbres qui se déplaçaient parfois comme des animaux pour planter leurs racines dans un sol plus favorable. Parvenu au sommet, je vis une cabane abandonnée.  Je fouillais à l’intérieur à la recherche de cartes ou de nourriture mais sans succès. Je ressortis pour contempler le paysage. L’île était petite et il fallait à peine quelques heures à pied pour atteindre ses plages depuis le sommet. Elle ressemblait à une pierre précieuse, lisse et rouge, flottant sur la mer. Le Soleil semblait terminer sa course pour s’éteindre dans l’océan et je choisis cette direction, qui était peut-être l’Ouest comme sur Terre, pour mon voyage. Je me demandais si mes héros étaient aussi ressuscités comme moi.
Je descendis et cueillis les fruits déjà tombés par terre de peur d’approcher ces arbres mystérieux. Les derniers rayons rouges du soleil illuminaient la crique où je choisis de venir me reposer. Après plusieurs tentatives, je parvins à allumer un feu à l’aide de bouts de bois, d’herbes et de lianes séchées. Je contemplais le feu au sein duquel crépitaient les aromates des herbes et des fruits que j’y avais lancé. Plus bas, près de la plage, j’aperçus des crabes de presque un  mètre de haut qui claquaient leurs pinces. Je me décidai à remonter en espérant ne pas trouver de créatures plus effrayantes ailleurs. Je remontai sur les falaises de marbre et je choisis un abri plus sûr en rallumant un feu et en préparant quelques armes à l’aide de pierres, de lianes et de bois. Je passais ma première nuit dans l’angoisse d’une attaque d’un animal exotique et je m’effondrai de sommeil dès les premiers rayons de l’aube. A mon réveil, je pris la résolution de bâtir un camp au sommet de l’île. Je décidai de m’appuyer sur la cabane et de la renforcer avec des pierres.
Je passais des jours ainsi, seul sur une île de cette mare aeternam et les voix du requiem aeternam de Mozart résonnaient dans mon esprit. Dans mon autre vie, j’étais Gabriel Matzneff, un écrivain français qui avait connu une certaine renommée dans les années 1960. J’avais été en dépit de mon libertinage, un chrétien orthodoxe qui avait tenté de réintroduire cette église en France mais mon cœur avait toujours oscillé comme un pendule entre le paganisme des romains et le christianisme, entre l’athéisme et la foi. J’étais un être de syncrétisme et d’alternance comme l’aurait déclaré mon ami Henri de Montherlant, j’étais un sceptique habité par la foi. Mais dans ce nouveau monde, ce n’étaient pas les considérations métaphysiques qui prévalaient dans mon cœur mais un désir d’aventure et de découverte amplifié par ma nouvelle jeunesse. J’étais là encore dans un syncrétisme entre Tintin et Lord Byron prêt à explorer ce monde.
J’avais déjà parcouru l’île et exploré tous ses recoins. Désormais, je souhaitais construire un radeau afin de parcourir les autres îles. J’ai abattu plusieurs arbres et je les ai attachés grâce à des lianes. Ces travaux m’ont demandé plusieurs semaines de travail intensif. Parvenu à l’achèvement de mon ouvrage, j’ai décidé de partir un matin alors que les conditions de navigation étaient idéales puisque la mer avait pris l’apparence d’un miroir assoupi et immaculé. J’ai mis le cap à l’ouest vers l’île qui semblait être la plus proche, à quelques heures de rame. Le voyage était agréable et le radeau glissait sur l’eau avec une vitesse surprenante. Plusieurs heures plus tard, je débarquais sur cette nouvelle île qui était considérablement plus grande que celle d’où je venais. J’ai remonté mon radeau et je l’ai caché parmi des arbustes et des hautes herbes près de la plage. J’ai alors commencé à réaliser l’’ascension de l’île. Les rayons du Soleil traversaient les rideaux de feuilles et éclaboussaient le sol de leurs photons. Quelques animaux, parmi lesquels des oiseaux picaresques par leurs couleurs exotiques, des cerfs et des singes bleus et immobiles comme le ciel m’observaient. Après avoir repéré une rivière, j’ai choisi de remonter le cours d’eau jusqu’à sa source. Le soir, fatigué par ma journée de rame et de marche, j’allumais un feu afin de me coucher près de la rivière.




Lorsque je me réveillais le lendemain, plusieurs hommes et femmes m’entouraient et me dévisageaient.
GM : « Bonjour, l’un de vous parle-t-il français ? »
PL : « Bonjour, je parle français. Je m’appelle Paul Laffargue et je vous souhaite la bienvenue sur cette île. Quand êtes-vous arrivé sur l’île ? »
GM : « Merci, je m’appelle Gabriel Matzneff. Je suis arrivé hier de la première île à l’est. Etes-vous nombreux sur cette île ? »
PL : « Nous sommes plusieurs centaines. Suivez-nous, nous allons au village. »
GM : « C’est agréable de revoir des êtres humains. J’étais seul sur mon île. »
J’ai suivi Paul et ses compagnons. Paul m’expliqua qu’il avait ressuscité sur l’île comme d’autres personnes et qu’ils avaient construits ensembles des habitations. Certains sur l’île étaient partis explorer ce monde et d’autres étaient arrivés comme moi des îles voisines. Les gens sur l’île n’avaient pas d’explication quant à cette résurrection mais l’apparition régulière de produits manufacturés l’amenait à penser à une expérience de parc humain. Paul me proposa une cigarette et j’étais surpris de retrouver une cigarette manufacturée sans nom de marque dans ces conditions. Le soleil se levait et les couleurs vives ailées chantaient dans les arbres au milieu de ces singes bleus encore plus calmes que des singes paresseux. Le long de la rivière, des poissons remontaient le cours et se projetaient dans les airs pour franchir les obstacles. Après plusieurs heures de marche, nous arrivèrent au village qui s’étendait au bord du lac. Paul m’amena dans un bâtiment et me montra un registre des personnes qui avaient été de passage sur l’île. Parmi les quelques milliers de personnes, je repérai mon ancien ami, Emile Cioran, qui avait quitté l’île en direction d’une île du sud indiqué sur une carte quelques semaines auparavant. La pensée d’Emile Cioran me réchauffa le cœur et je pris la résolution de partir à sa recherche le plus tôt possible.
GM : « Y a-t-il un bateau qui part pour cette île ? »
PL : « C’est une des plus grandes îles que l’on a découvert sur ce monde. Il y a un bateau qui part toutes les semaines. Le prochain part dans quatre jours. »
GM : « Avez-vous construit ces bateaux sur l’île ? »
PL : « Certains ont été construit mais la plupart d’entre eux ont été découvert abandonnés et en parfait état de marche. »
Paul proposa alors de me faire visiter les lieux et j’acceptai. Autour de nous, une arène de collines entourait le lac lustral et le village. Nous prîmes la direction d’une des collines par un sentier escarpé sur lequel des pétales de fleurs gros comme mes mains inondaient le sol de leurs couleurs pastelles. Derrière la colline, des ruines de temples et de statues envahies par la nature nous contemplaient comme des sphinx surgis de nos inconscients. Nous foulâmes alors les cadavres de ces civilisations inconnues et étonnamment proches des civilisations terrestres. Les temples marquaient une démarcation entre la végétation luxuriante et un désert de sable rouge comme un incendie dévorant la végétation. J’étais chez moi comme je l’étais toujours au milieu des ruines.  La vie éternelle nous avait été offerte avec ses cités éternelles pleines de ruines et de temples. Un amphithéâtre elliptique évoquant El Jem dominait ce panorama antique et semblait défier le sable et le temps en levant tel Job ses colonnes comme des poings vers un ciel vide de dieux. Nous parcourûmes les coursives intérieures de nacre et de cristal offrant un îlot de fraicheur. Des hiéroglyphes incompréhensibles étaient gravés sur l’eau dans des bassins phosphorescents. Paul me parlait des nombreux temples qui avaient été découverts parmi lesquels certains étaient des églises chrétiennes et d’autres monuments appartenant à des religions monothéistes et polythéistes de la Terre. Nous nous assîmes au sommet des gradins pour contempler une dernière fois cette architecture païenne qui ré enchantait le paysage, cette ode à des Dieux disparus et attendant d’être ressuscités par la foi de nouveaux disciples. A côté de l’amphithéâtre, sur une pyramide se noyant dans l’océan de sable, des singes bleus se prélassaient au soleil, impassibles comme des statues.
Pendant les jours qui suivaient, j’aidais Paul et ses amis à bâtir de nouvelles huttes et à cueillir des fruits. Parfois, nous tombions sur de nouveaux stocks de produits manufacturés apparus inexplicablement. Enfin, le jour du départ arriva et je laissais Paul et ses amis. Le bateau ressemblait à ces bateaux du Mississipi avec des grandes roues et quatre ponts sur lesquels se promenaient les passagers. Je rangeai mes affaires dans ma cabine et j’allais m’installer sur le pont. Parmi les passagers, je remarquais des êtres qui n’étaient pas humains. Leur espèce était appelée krog. Ils mesuraient plus de trois mètres de haut et arboraient quatre bras puissants. Alors que j’étais assis sur un pont, je regardais quatre krogs jongler avec deux humains. Les massues volaient à plusieurs mètres de haut et la chorégraphie dessinait des arabesques dans l’air. Comme j’étais hypnotisé par le mouvement des massues et des mains, un des humains me lança une massue puis une seconde. Je réussis à ma grande surprise à les attraper et à les relancer. L’homme rit et vint me voir avec la femme, une belle brune aux yeux clairs. Il me dit que j’avais de très bons réflexes et me proposa d’apprendre quelques techniques de jonglage afin de me joindre à eux pour une tournée. J’acceptai en précisant que je devais retrouver un ami et que tant que cette tournée ne gênerait pas ma quête, je serais ravi de me joindre à eux. Alors que nous discutions avec mes deux nouveaux amis, Robert et Anabella, un bruit s’éleva au sein de la foule et tous les passagers se précipitèrent de l’autre côté du pont. Nous vîmes alors un dragon de mer, d’une cinquantaine de mètres d’envergure flotter à la surface pour se nourrir de soleil comme un lézard et déployer ses ailes pour s’envoler dans les profondeurs.
Pendant les jours qui suivirent, je passais mes journées à jongler sur le bateau et à discuter avec mes nouveaux compagnons. Les krogs étaient d’un naturel mélancolique et rude de premier abord mais s’avéraient être de très bons camarades. Ils parlaient avec nostalgie de leur monde et se plaignaient souvent de la pesanteur sur celui-ci. Il était surprenant de voir à quel point les gens s’habituaient à toutes ces nouveautés, c’est-à-dire à la résurrection et à ce nouveau monde. Beaucoup, passés les premières semaines, ne manifestaient pas le désir de parcourir et d’explorer ces nouvelles contrées. Robert optait pour la thèse de l’expérience menée par une espèce plus avancée et les apparitions improbables de biens de consommation semblaient confirmer cette thèse. Ces discussions métaphysiques pouvait donner le vertige mais sans preuves, elles étaient comme autant de cathédrales bâties sur l’air et prêtes à s’effondrer, vapeur contre vapeur. Toutes les hypothèses étaient possibles et nous pouvions aussi bien être le jouet, la fourmilière dans un aquarium offerte à un enfant d’une espèce si évoluée qu’elle nous paraîtrait divine si nous pouvions la rencontrer. Nous poursuivîmes la traversée de  ce continent de mer d’où émergeaient des lacs de terre et des villes englouties que notre bateau pénétrait en manœuvrant parmi les bâtiments qui surgissaient des profondeurs.







Nous débarquâmes sur la méridionale île d’Isos. J’ai toujours aimé les ports et leur poétique du voyage. Si le pèlerinage possède une telle résonnance spirituelle, c’est parce qu’il nous ôte le cul de plomb, l’esprit de pesanteur. Les poids de l’abondance et de l’habitude tombent alors comme des masques qui nous révèlent à nous-mêmes et suscitent le délicieux envol de l’être vers la liberté. C’est d’ailleurs une philosophie que ne renierai pas mon oncle le comte de Matzneff qui n’était jamais plus heureux que lorsqu’il lâchait du lest de sa montgolfière. Je suivais les krogs dans leur sillon avec Annabelle et Robert. Cette ville avait été baptisé la Nouvelle-Rome par les premiers habitants, ce qui n’était pas pour déplaire au latiniste que j’étais. L’idée avait dû germer naturellement dans l’esprit des premiers habitants en marchant parmi les ruines, les temples et les statuts qui embellissaient le paysage. Nous prîmes la direction d’une auberge située près du port. Pendant le trajet, je remarquais la présence de nombreux robots de toutes tailles ainsi que d’une autre espèce d’être intelligent en forme de cou d’alpaga de plusieurs mètres de haut. Des joueurs de guitare animaient les ruelles et les épices des vendeurs glissaient sur les mélodies.
Nous arrivâmes finalement dans l’auberge. Celle-ci était tenue par des robots qui nous parlaient dans une langue étonnamment châtiée pour des robots. La présence de tant de créatures différentes ne cessait de me surprendre. J’avais pourtant eu des amis imaginaires dans ma tendre jeunesse et leurs morts avait même été un des grands drames de mon existence. Mais même un garçon solitaire, imaginatif et schizoïde comme moi avait du mal à conserver son stoïcisme et son dandysme dans de telles circonstances. Je m’efforçais tout de même de rester impassible et, comme l’odeur des épices m’avait mis dans un appétit digne d’un Porthos, je proposai à mes camarades de se rendre dans le restaurant de l’auberge. Dans la salle de restaurant rustique en vieille pierre évoquant un tableau de Rembrandt, une dizaines de créatures se restauraient. Nous nous assîmes autour d’une des longues tables de bois et les deux bancs en vis-à-vis ployèrent sous le poids des quatre krogs. Le chef des quatre krogs, Azdan prit la parole :
AZDAN : « Le festival commencera dans cinq jours et nous devrons alors assurer un spectacle par soir. Gabriel, tu as fait beaucoup de progrès sur le bateau donc tu pourras participer même si ton rôle sera limité.»
GM : « Je ne vous ai jamais demandé pourquoi vous avez choisi de partir jongler après votre résurrection ? »
AZDAN : « Le jonglage était très répandu sur notre planète où il s’agissait d’un art majeur. C’était aussi notre passion donc cela nous est venu naturellement. Et puis, les gens aiment les spectacles dans ce monde parce que les robots peuvent se charger de l’ensemble des travaux pénibles. Enfin, c’est un bon moyen de voyager et de retrouver des anciens amis qui parfois nous reconnaissent dans un festival. »
L’idée de voyager et de retrouver plus facilement mes anciens amis m’avait aussi incité au jonglage et j’espérai que Cioran me reconnaîtrait grâce au spectacle. Les robots vinrent nous servir des plats en terre cuite remplis de poissons et de légumes inconnus. Les krogs parlaient peu et préféraient discuter entre eux. Annabelle et Robert parlèrent du festival et des spectacles qu’ils s’attendaient à voir. Nous passâmes ensuite l’après-midi à jongler. Le soir, je décidai de visiter la ville. Les parcs et les ruines étaient autant d’îles de silence qui formaient un archipel de recueillement au sein de cette cité. Je m’étais assis dans un temple aux colonnes pharaoniques ondulant vers le ciel comme des serpents. Je ne pouvais m’empêcher d’espérer rencontrer mon ami insomniaque parcourant les temples, ne parlant qu’aux fous et aux ivrognes et cherchant un homme comme Diogène en soulevant une lanterne. Une telle rencontre me redonnerait une attache, une filiation avec mon ancienne vie. Je continuai à marcher parmi les vestiges des civilisations qui chuchotaient les dérisions de la gloire à mes oreilles et qui par là-même produisait l’effet roboratif du pessimisme joyeux en forme de carpe diem de mes maîtres et complices.
Dans l’obscurité du temple, les flambeaux d’encens formaient des archipels de lumière. A quelques mètres de moi, un homme de grande taille et chauve méditait sous un flambeau. Je m’assis sous une de ces « lumières qui guident » et je m’adossai sur la paroi. Les tourbillons des torches dansaient sous mes yeux. Je pensai à Chestov et à la tension entre Athènes et Jérusalem, cette même tension qui habitait Pascal et toute la civilisation. La dialectique de l’immanence et de la transcendance était probablement la plus fertile d’entre toutes et la source de toutes les autres. Dans le monde que j’avais quitté, l’arraisonnement du monde par la technique, ce monde comme fantôme et comme matrice, avait planifié nos visions du monde et détruit toute transcendance. Je pensais à Nietzsche et à son mutisme. S’arrêter d’écrire et de parler à quarante-cinq ans dans une vision de compassion, un cheval battu, n’était-ce pas le signe d’un accès fulgurant à la foi ? N’est-ce pas le parcours symétrique de Rimbaud ? L’un s’était réfugié dans la transversalité mystique et l’autre dans l’horizontalité du commerce. N’étaient-ce pas les deux seules voies possibles ? Dans une volonté d’unicité, de relâchement de la volonté, je contemplais mes pensées et mes émotions s’envoler comme autant de nuages sous le souffle de l’esprit. Je souhaitais ne faire qu’un avec le monde, fixer le ciel pur au-delà des nuages pour y voir le visage de Dieu.
J’entendis plus tard l’homme se lever. Je lui ai fait un signe de main et il s’est approché. Il m’a serré la main et il s’est assis près de moi.
KW : « Bonsoir, je suis Ken Wilber. »
GM : « Enchanté, Gabriel Matzneff. Est-ce que vous méditez souvent ? »
KW : « Je médite plusieurs heures par jour. En fait il s’agissait presque de ma profession sur Terre puisque j’écrivais des livres de philosophie et de spiritualité. »
GM : « Vous m’intriguez. J’étais écrivain moi-même mais je n’avais pas la même discipline spirituelle. Comment en êtes-vous venu à la méditation ? »
KW : « J’étais fainéant et il a fallu que je trouve une excuse à ma paresse. Plus sérieusement, c’est par la lecture des philosophes et des mystiques que j’ai développé une pensée et une pratique. »
GW : « Quelle est donc cette pensée ? »
KW : « C’est une réflexion proche de celle de Plotin et de Nargarjuna. Pour résumer, j’ai utilisé le concept de holon que j’ai emprunté à Arthur Koestler. Le holon est à la fois une totalité et une partie comme la cellule qui est une totalité inclue dans un holon de taille supérieur, l’organisme. Le monde est alors un processus évolutionniste de holons, la société inclut l’organisme qui inclut la cellule, qui lui-même inclut la molécule, l’atome, les particules élémentaires, etc… »
GM : « N’est-ce pas la théorie de l’évolution ? »
KW : « Disons que c’est une variante de cette théorie puisque l’explication de l’apparition des propriétés émergentes par la théorie de l’évolution me semble approximative et partiellement fausse. »
GM :  « Quelles sont les propriétés de ces holons ? »
KW : « J’ai défini une vingtaine de propriétés indépendantes mais les principales sont la capacité des holons à maintenir leur propre identité, leur capacité à être intégré dans des touts plus grands, la décomposition des holons en holons plus petits et moins profonds ainsi que la pulsion des holons à réaliser des holons plus grands, c’est-à-dire plus profonds. L’évolution est alors pyramidale puisqu’à chaque autotranscendance, le nombre de holons diminue. Il y a ainsi moins de cellules que de molécules et moins de molécules que d’atomes.  »
GM : « Cela m’évoque le mot de Nietzsche qui disait que l’homme est quelque chose qui doit être dépassé. Qui est donc le successeur de l’homme ?  »
KM :  « Je pense aussi au mot de Foucault selon lequel l’homme doit s’effacer comme un visage de sable à la limite de la mer. Le successeur de l’homme est le mystique selon moi. »
GM : « Mais le mysticisme, comme le déclarait Freud, n’est-il pas une régression vers le stade infantile de l’unité au monde ? »
KM : « Je pense que Freud faisait allusion au stade subconscient et pré-personnel de l’enfant. Il ne s’agit pas de revenir au stade subconscient mais de dépasser le stade personnel vers un stade mystique afin de sortir son centre de gravité de soi. »
GM : « N’êtes-vous pas finalement un disciple de Schopenhauer ? »
KM : « Sans doute, c’est le premier et peut-être le seul philosophe à avoir intégré dans sa philosophie les sagesses spirituelles de l’Orient et de l’Occident. »
GM : « Si je comprends bien, les holons ont une place centrale dans votre philosohie. Comment analysez-vous ces holons ? »
KW : « J’analyse ces holons selon quatre quadrants. Les quadrants du haut représentent l’individuel et ceux du bas le collectif. Les quadrants de droite représentent l’objectif et ceux de gauche le subjectif. Pour résumer brièvement, le quadrant en haut à gauche est celui de la psychanalyse freudienne, le quadrant en haut à droit celui de la psychologie de Eysenck, le quadrant inférieur droite celui du positivisme de Comte et le quadrant inférieur gauche celui de l’herméneutique de Gadamer. A droite le positivisme scientifique et à gauche l’interprétation subjective. La démarche scientifique consistant à tracer une carte sur le territoire est le meilleur outil de l’homme mais il lui manque une dimension verticale comme à toute carte afin de donner des valeurs et du sens. Par ailleurs, les meilleurs scientifiques insistaient sur une créativité et une intuition au-delà des systèmes hypothético-déductifs.»
GM : « Dans les quadrants de droite la représentation et dans ceux de gauche la volonté. C’est passionnant, je suis moi-même un mystique raté et j’aimerais en rediscuter. Mais dites-moi, je recherche un ami nommé Emile Cioran. Ne l’avez-vous pas croisé ?»
KW : « Si, je l’ai déjà croisé plusieurs fois dans ce temple. Il vient parfois dans la soirée. Votre ami est très drôle. »
GM : « Ce monde aussi est petit. Que pensez-vous de notre nouvelle maison ? »
KW : « Il semblerait que non seulement le monde physique mais aussi le monde de l’esprit se soient incarnés dans ce nouveau kosmos. On y rencontre aussi bien les êtres ayant déjà vécu que des créatures de l’imaginaire créées par l’esprit. Ce kosmos m’évoque l’univers auto-excité du physicien Wheeler. La perception est alors une part intégrale de la fonction d’auto-reconnaissance de la réalité. Il y a alors une équivalence entre l’information et la matière, les deux se créant l’un et l’autre. »

GM : « Vos théories sont passionnantes mais elles dépassent mes connaissances. Toutefois la découverte de ce monde ne devrait pas être ennuyeux. Mon ami Montherlant disait que « de tous les plaisirs, le voyage est le plus triste. » Il ajoutait avec son humour particulier, qu’« à quel point on peut arriver à être malheureux avec des moyens si simple, cela n’est pas croyable ». Il avait par ailleurs raison lorsqu’il disait qu’ « on croit gagner parce qu’on gagne en étendue mais on perd en profondeur. » Mais cet univers sera différent et il me semble même que cet isomorphie entre l’information et la matière devrait s’appliquer aux explorations de ce monde. Ce sont les cartes de nos propres territoires mentaux que nous allons découvrir. Voilà encore un homme que je compte bien retrouver. »
KW : « Je n’ai pas entendu parler de votre ami ici alors que l’attrait pour les célébrités est encore plus répandu dans ce kosmos et les intellectuels, comme les artistes ont eux aussi tendance à rechercher leurs héros. Je me suis surtout occupé de l’exploration de mon monde intérieur dans mon ancienne vie pour des raisons de tempérament et de santé mais je serais heureux de me joindre à vous dans votre exploration. »





Je passais les jours suivants à jongler pour le festival, à discuter et à méditer avec mon nouvel ami. Je recherchais le souffle universel, l’unité avec Dieu que tous les sages et les mystiques d’Orient et d’Occident ont tenté d’atteindre dans cette quête ultime valable dans tous les mondes. Je contemplais mes sensations, puis mes émotions et enfin mes pensées à mesure que je m’éloignais de mon moi pour gravir le mont Athos du mysticisme. Il fallait s’élever vers cette sagesse et redescendre en transformant cet au-delà des formes en compassion. Une ascension sans descente revenait à la négation du monde réelle et aux positions des gnostiques critiquée par Plotin. Le mysticisme n’était pas sans piège. Comme il concernait le quadrant intérieur individuel, il était intimement lié aux autres quadrants et une vision du monde (quadrant intérieur collectif) mythique pouvait enfermer l’individu dans un narcissisme d’identification au kosmos. Mais quel que soit le chemin parcouru qui dépendait de vos origines (à savoir le christanisme, l’islam, le boudhisme, le laïcisme philosophique platonicien), le sommet à atteindre (celui de la Beauté ou première personne, de la Justice ou seconde personne et de la Vérité ou troisième personne) était le même et plus vous montez et plus vous croisez vos frères mystiques, de quelque famille qu’ils soient. Dans le formalisme de Wilber, le quadrant supérieur gauche du holon correspondait à la Beauté, le quadrant inférieur gauche à la Justice et les quadrants droits à la Vérité. Les trois critiques de Kant étaient ainsi synthétisées dans toutes leurs relations, dans tous leurs liens. Le holon lui, évoluait et conservait ses caractéristiques antérieures, c’est à dire son karma, mais pouvait grâce à la créativité s’élever vers les trois idéaux. Le sens de la vie devenait alors cet acte créateur, cette évolution théorisée par des philosophes allemands comme Hegel ou par des scientifiques comme Darwin. Toutes les écoles de pensée de l’humanité pouvaient alors être représentées dans ce formalisme. Ainsi Marx pouvait être considéré comme un penseur ayant réfléchi au lien entre l’infrastructure et la superstructure, c’est-à-dire entre les deux quadrants inférieurs et l’échec de Marx pouvait être considéré comme l’oubli des quadrants supérieurs et en particulier du quadrant Heideggerien de l’être. Cette nouvelle métaphysique, basée non plus sur les substances mais sur les perspectives offraient une vision claire des épistémologies de l’histoire de l’humanité. Le formalisme de Wilber aboutissait même à reconsidérer les sciences et les mathématiques elle-même comme des sous-ensembles étroits de son système. Ainsi, si je considère un dialogue alors l’équation 1p(1p) x 1p(1-p) x 2p(1p) = 2p(1p) x 2p(1-p) x 2p(1p) signifie que dans mon espace subjectif je considère avec une méthode subjective l’espace subjectif d’une seconde personne. Cette égalité a lieu si je m’entends avec cette seconde personne, c’est-à-dire si la seconde personne a bien dans son espace subjectif en utilisant une méthode subjective le même sujet. Je n’étais pas mathématicien mais les perspectives offertes par les idées de mon ami me donnaient le vertige. Il me semblait être le continuateur de Schopenhauer que j’avais recherché durant toute ma vie.