VOYAGE APRES LA NUIT
PARTIE 2 :
LA CITE AUX MILLE PORTES
J'ouvrais
les yeux sur le monde en revenant du doux berceau du néant. Quel évènement
cosmologique avait bien pu me sortir de mon sommeil? Me faudrait-il sans
cesse déchiffrer les hiéroglyphes de nouveaux mondes? Je constatais que les
rides sur mes mains avaient disparu et, en frottant mes mains sur mon visage,
je déduisais qu'il en était de même pour celles de mon visage. L'étonnement
philosophique ne m'avait jamais paru aussi puissant qu'en ce moment où, détaché
du monde à un degré que je n'avais jusqu'alors jamais effleuré, je contemplais
le monde qui m'apparaissait comme une œuvre d'art étrange et sublime, comme un
panorama sur lequel ma Volonté n'avait aucune prise. Sous les falaises de
marbre, la mer heurtait les roches polies et rouges comme le Soleil qui
renaissait comme moi pour illuminer l'horizon. Des oiseaux géants au loin
sculptaient des nuages dans un ballet de formes épurées dansant dans les cieux.
Pourtant déjà, à mesure que mon corps revenait à la vie, la Volonté sortait des
limbes et tirait mon esprit vers le bas, comme une force de gravité implacable.
J’étais assis sur une île entourée d’autres îles jusqu’à l’horizon. Les îles
étaient souvent bien proches les unes des autres comme un archipel s’étendant à
l’infini. Je m’étirai et j’allongeai mes membres. Le soleil inondant ma peau
laissait une agréable impression et je restais allongé comme un lézard effrayé
par la possibilité de perdre une goutte de Soleil. Après quelques minutes de
délassement, je me décidai à monter sur la crête de l’île afin de contempler
l’horizon. Un chemin de roches sculptées par la mer s’élevait vers le sommet
entre des arbres qui se déplaçaient parfois comme des animaux pour planter
leurs racines dans un sol plus favorable. Parvenu au sommet, je vis une cabane
abandonnée. Je fouillais à l’intérieur à
la recherche de cartes ou de nourriture mais sans succès. Je ressortis pour
contempler le paysage. L’île était petite et il fallait à peine quelques heures
à pied pour atteindre ses plages depuis le sommet. Elle ressemblait à une
pierre précieuse, lisse et rouge, flottant sur la mer. Le Soleil semblait
terminer sa course pour s’éteindre dans l’océan et je choisis cette direction,
qui était peut-être l’Ouest comme sur Terre, pour mon voyage. Je me demandais
si mes héros étaient aussi ressuscités comme moi.
Je
descendis et cueillis les fruits déjà tombés par terre de peur d’approcher ces
arbres mystérieux. Les derniers rayons rouges du soleil illuminaient la crique
où je choisis de venir me reposer. Après plusieurs tentatives, je parvins à
allumer un feu à l’aide de bouts de bois, d’herbes et de lianes séchées. Je
contemplais le feu au sein duquel crépitaient les aromates des herbes et des
fruits que j’y avais lancé. Plus bas, près de la plage, j’aperçus des crabes de
presque un mètre de haut qui claquaient
leurs pinces. Je me décidai à remonter en espérant ne pas trouver de créatures
plus effrayantes ailleurs. Je remontai sur les falaises de marbre et je choisis
un abri plus sûr en rallumant un feu et en préparant quelques armes à l’aide de
pierres, de lianes et de bois. Je passais ma première nuit dans l’angoisse
d’une attaque d’un animal exotique et je m’effondrai de sommeil dès les
premiers rayons de l’aube. A mon réveil, je pris la résolution de bâtir un camp
au sommet de l’île. Je décidai de m’appuyer sur la cabane et de la renforcer
avec des pierres.
Je
passais des jours ainsi, seul sur une île de cette mare aeternam et les voix du
requiem aeternam de Mozart résonnaient dans mon esprit. Dans mon autre vie,
j’étais Gabriel Matzneff, un écrivain français qui avait connu une certaine
renommée dans les années 1960. J’avais été en dépit de mon libertinage, un
chrétien orthodoxe qui avait tenté de réintroduire cette église en France mais
mon cœur avait toujours oscillé comme un pendule entre le paganisme des romains
et le christianisme, entre l’athéisme et la foi. J’étais un être de syncrétisme
et d’alternance comme l’aurait déclaré mon ami Henri de Montherlant, j’étais un
sceptique habité par la foi. Mais dans ce nouveau monde, ce n’étaient pas les
considérations métaphysiques qui prévalaient dans mon cœur mais un désir
d’aventure et de découverte amplifié par ma nouvelle jeunesse. J’étais là
encore dans un syncrétisme entre Tintin et Lord Byron prêt à explorer ce monde.
J’avais
déjà parcouru l’île et exploré tous ses recoins. Désormais, je souhaitais
construire un radeau afin de parcourir les autres îles. J’ai abattu plusieurs
arbres et je les ai attachés grâce à des lianes. Ces travaux m’ont demandé
plusieurs semaines de travail intensif. Parvenu à l’achèvement de mon ouvrage,
j’ai décidé de partir un matin alors que les conditions de navigation étaient
idéales puisque la mer avait pris l’apparence d’un miroir assoupi et immaculé. J’ai
mis le cap à l’ouest vers l’île qui semblait être la plus proche, à quelques
heures de rame. Le voyage était agréable et le radeau glissait sur l’eau avec
une vitesse surprenante. Plusieurs heures plus tard, je débarquais sur cette
nouvelle île qui était considérablement plus grande que celle d’où je venais.
J’ai remonté mon radeau et je l’ai caché parmi des arbustes et des hautes
herbes près de la plage. J’ai alors commencé à réaliser l’’ascension de l’île. Les
rayons du Soleil traversaient les rideaux de feuilles et éclaboussaient le sol
de leurs photons. Quelques animaux, parmi lesquels des oiseaux picaresques par
leurs couleurs exotiques, des cerfs et des singes bleus et immobiles comme le
ciel m’observaient. Après avoir repéré une rivière, j’ai choisi de remonter le
cours d’eau jusqu’à sa source. Le soir, fatigué par ma journée de rame et de
marche, j’allumais un feu afin de me coucher près de la rivière.
Lorsque
je me réveillais le lendemain, plusieurs hommes et femmes m’entouraient et me
dévisageaient.
GM :
« Bonjour, l’un de vous parle-t-il français ? »
PL :
« Bonjour, je parle français. Je m’appelle Paul Laffargue et je vous
souhaite la bienvenue sur cette île. Quand êtes-vous arrivé sur l’île ? »
GM : « Merci,
je m’appelle Gabriel Matzneff. Je suis arrivé hier de la première île à
l’est. Etes-vous nombreux sur cette île ? »
PL :
« Nous sommes plusieurs centaines. Suivez-nous, nous allons au
village. »
GM : « C’est
agréable de revoir des êtres humains. J’étais seul sur mon île. »
J’ai
suivi Paul et ses compagnons. Paul m’expliqua qu’il avait ressuscité sur l’île
comme d’autres personnes et qu’ils avaient construits ensembles des
habitations. Certains sur l’île étaient partis explorer ce monde et d’autres
étaient arrivés comme moi des îles voisines. Les gens sur l’île n’avaient pas
d’explication quant à cette résurrection mais l’apparition régulière de
produits manufacturés l’amenait à penser à une expérience de parc humain. Paul
me proposa une cigarette et j’étais surpris de retrouver une cigarette
manufacturée sans nom de marque dans ces conditions. Le soleil se levait et les
couleurs vives ailées chantaient dans les arbres au milieu de ces singes bleus
encore plus calmes que des singes paresseux. Le long de la rivière, des
poissons remontaient le cours et se projetaient dans les airs pour franchir les
obstacles. Après plusieurs heures de marche, nous arrivèrent au village qui
s’étendait au bord du lac. Paul m’amena dans un bâtiment et me montra un
registre des personnes qui avaient été de passage sur l’île. Parmi les quelques
milliers de personnes, je repérai mon ancien ami, Emile Cioran, qui avait
quitté l’île en direction d’une île du sud indiqué sur une carte quelques
semaines auparavant. La pensée d’Emile Cioran me réchauffa le cœur et je pris
la résolution de partir à sa recherche le plus tôt possible.
GM :
« Y a-t-il un bateau qui part pour cette île ? »
PL :
« C’est une des plus grandes îles que l’on a découvert sur ce monde. Il y
a un bateau qui part toutes les semaines. Le prochain part dans quatre
jours. »
GM : « Avez-vous
construit ces bateaux sur l’île ? »
PL : «
Certains ont été construit mais la plupart d’entre eux ont été découvert
abandonnés et en parfait état de marche. »
Paul proposa alors de me faire visiter les
lieux et j’acceptai. Autour de nous, une arène de collines entourait le lac
lustral et le village. Nous prîmes la direction d’une des collines par un
sentier escarpé sur lequel des pétales de fleurs gros comme mes mains
inondaient le sol de leurs couleurs pastelles. Derrière la colline, des ruines
de temples et de statues envahies par la nature nous contemplaient comme des
sphinx surgis de nos inconscients. Nous foulâmes alors les cadavres de ces
civilisations inconnues et étonnamment proches des civilisations terrestres.
Les temples marquaient une démarcation entre la végétation luxuriante et un
désert de sable rouge comme un incendie dévorant la végétation. J’étais chez moi comme je l’étais toujours
au milieu des ruines. La vie
éternelle nous avait été offerte avec ses cités éternelles pleines de ruines et
de temples. Un amphithéâtre elliptique évoquant El Jem dominait ce panorama
antique et semblait défier le sable et le temps en levant tel Job ses colonnes
comme des poings vers un ciel vide de
dieux. Nous parcourûmes les coursives intérieures de nacre et de cristal
offrant un îlot de fraicheur. Des hiéroglyphes incompréhensibles étaient gravés
sur l’eau dans des bassins phosphorescents. Paul me parlait des nombreux
temples qui avaient été découverts parmi lesquels certains étaient des églises
chrétiennes et d’autres monuments appartenant à des religions monothéistes et
polythéistes de la Terre. Nous nous assîmes au sommet des gradins pour
contempler une dernière fois cette architecture païenne qui ré enchantait le
paysage, cette ode à des Dieux disparus et attendant d’être ressuscités par la
foi de nouveaux disciples. A côté de l’amphithéâtre, sur une pyramide se noyant
dans l’océan de sable, des singes bleus se prélassaient au soleil, impassibles
comme des statues.
Pendant les jours qui suivaient, j’aidais Paul
et ses amis à bâtir de nouvelles huttes et à cueillir des fruits. Parfois, nous
tombions sur de nouveaux stocks de produits manufacturés apparus
inexplicablement. Enfin, le jour du départ arriva et je laissais Paul et ses
amis. Le bateau ressemblait à ces bateaux du Mississipi avec des grandes roues
et quatre ponts sur lesquels se promenaient les passagers. Je rangeai mes
affaires dans ma cabine et j’allais m’installer sur le pont. Parmi les
passagers, je remarquais des êtres qui n’étaient pas humains. Leur espèce était
appelée krog. Ils mesuraient plus de trois mètres de haut et arboraient quatre
bras puissants. Alors que j’étais assis sur un pont, je regardais quatre krogs
jongler avec deux humains. Les massues volaient à plusieurs mètres de haut et
la chorégraphie dessinait des arabesques dans l’air. Comme j’étais hypnotisé
par le mouvement des massues et des mains, un des humains me lança une massue
puis une seconde. Je réussis à ma grande surprise à les attraper et à les
relancer. L’homme rit et vint me voir avec la femme, une belle brune aux yeux
clairs. Il me dit que j’avais de très bons réflexes et me proposa d’apprendre
quelques techniques de jonglage afin de me joindre à eux pour une tournée.
J’acceptai en précisant que je devais retrouver un ami et que tant que cette
tournée ne gênerait pas ma quête, je serais ravi de me joindre à eux. Alors que
nous discutions avec mes deux nouveaux amis, Robert et Anabella, un bruit
s’éleva au sein de la foule et tous les passagers se précipitèrent de l’autre
côté du pont. Nous vîmes alors un dragon de mer, d’une cinquantaine de mètres
d’envergure flotter à la surface pour se nourrir de soleil comme un lézard et
déployer ses ailes pour s’envoler dans les profondeurs.
Pendant les jours qui suivirent, je passais mes journées à
jongler sur le bateau et à discuter avec mes nouveaux compagnons. Les krogs
étaient d’un naturel mélancolique et rude de premier abord mais s’avéraient
être de très bons camarades. Ils parlaient avec nostalgie de leur monde et se
plaignaient souvent de la pesanteur sur celui-ci. Il était surprenant de voir à
quel point les gens s’habituaient à toutes ces nouveautés, c’est-à-dire à la
résurrection et à ce nouveau monde. Beaucoup, passés les premières semaines, ne
manifestaient pas le désir de parcourir et d’explorer ces nouvelles contrées.
Robert optait pour la thèse de l’expérience menée par une espèce plus avancée
et les apparitions improbables de biens de consommation semblaient confirmer
cette thèse. Ces discussions métaphysiques pouvait donner le vertige mais sans
preuves, elles étaient comme autant de cathédrales bâties sur l’air et prêtes à
s’effondrer, vapeur contre vapeur.
Toutes les hypothèses étaient possibles et nous pouvions aussi bien être le
jouet, la fourmilière dans un aquarium offerte à un enfant d’une espèce si
évoluée qu’elle nous paraîtrait divine si nous pouvions la rencontrer. Nous
poursuivîmes la traversée de ce continent
de mer d’où émergeaient des lacs de terre et des villes englouties que notre
bateau pénétrait en manœuvrant parmi les bâtiments qui surgissaient des
profondeurs.
Nous débarquâmes sur la méridionale île d’Isos. J’ai toujours
aimé les ports et leur poétique du voyage. Si le pèlerinage possède une telle
résonnance spirituelle, c’est parce qu’il nous ôte le cul de plomb, l’esprit de
pesanteur. Les poids de l’abondance et de l’habitude tombent alors comme des
masques qui nous révèlent à nous-mêmes et suscitent le délicieux envol de
l’être vers la liberté. C’est d’ailleurs une philosophie que ne renierai pas
mon oncle le comte de Matzneff qui n’était jamais plus heureux que lorsqu’il
lâchait du lest de sa montgolfière. Je suivais les krogs dans leur sillon avec
Annabelle et Robert. Cette ville avait été baptisé la Nouvelle-Rome par les
premiers habitants, ce qui n’était pas pour déplaire au latiniste que j’étais.
L’idée avait dû germer naturellement dans l’esprit des premiers habitants en
marchant parmi les ruines, les temples et les statuts qui embellissaient le
paysage. Nous prîmes la direction d’une auberge située près du port. Pendant le
trajet, je remarquais la présence de nombreux robots de toutes tailles ainsi
que d’une autre espèce d’être intelligent en forme de cou d’alpaga de plusieurs
mètres de haut. Des joueurs de guitare animaient les ruelles et les épices des
vendeurs glissaient sur les mélodies.
Nous arrivâmes finalement dans l’auberge. Celle-ci était
tenue par des robots qui nous parlaient dans une langue étonnamment châtiée
pour des robots. La présence de tant de créatures différentes ne cessait de me
surprendre. J’avais pourtant eu des amis imaginaires dans ma tendre jeunesse et
leurs morts avait même été un des grands drames de mon existence. Mais même un
garçon solitaire, imaginatif et schizoïde comme moi avait du mal à conserver
son stoïcisme et son dandysme dans de telles circonstances. Je m’efforçais tout
de même de rester impassible et, comme l’odeur des épices m’avait mis dans un
appétit digne d’un Porthos, je proposai à mes camarades de se rendre dans le
restaurant de l’auberge. Dans la salle de restaurant rustique en vieille pierre
évoquant un tableau de Rembrandt, une dizaines de créatures se restauraient.
Nous nous assîmes autour d’une des longues tables de bois et les deux bancs en
vis-à-vis ployèrent sous le poids des quatre krogs. Le chef des quatre krogs,
Azdan prit la parole :
AZDAN : « Le festival commencera dans cinq jours et
nous devrons alors assurer un spectacle par soir. Gabriel, tu as fait
beaucoup de progrès sur le bateau donc tu pourras participer même si ton rôle
sera limité.»
GM : « Je ne vous ai jamais demandé pourquoi vous
avez choisi de partir jongler après votre résurrection ? »
AZDAN : « Le jonglage était très répandu sur
notre planète où il s’agissait d’un art majeur. C’était aussi notre passion
donc cela nous est venu naturellement. Et puis, les gens aiment les spectacles
dans ce monde parce que les robots peuvent se charger de l’ensemble des travaux
pénibles. Enfin, c’est un bon moyen de voyager et de retrouver des anciens amis
qui parfois nous reconnaissent dans un festival. »
L’idée de voyager et de retrouver plus facilement mes anciens
amis m’avait aussi incité au jonglage et j’espérai que Cioran me reconnaîtrait
grâce au spectacle. Les robots vinrent nous servir des plats en terre cuite
remplis de poissons et de légumes inconnus. Les krogs parlaient peu et
préféraient discuter entre eux. Annabelle et Robert parlèrent du festival et
des spectacles qu’ils s’attendaient à voir. Nous passâmes ensuite l’après-midi
à jongler. Le soir, je décidai de visiter la ville. Les parcs et les ruines
étaient autant d’îles de silence qui formaient un archipel de recueillement au
sein de cette cité. Je m’étais assis dans un temple aux colonnes pharaoniques
ondulant vers le ciel comme des serpents. Je ne pouvais m’empêcher d’espérer
rencontrer mon ami insomniaque parcourant les temples, ne parlant qu’aux fous
et aux ivrognes et cherchant un homme comme Diogène en soulevant une lanterne.
Une telle rencontre me redonnerait une attache, une filiation avec mon ancienne
vie. Je continuai à marcher parmi les vestiges des civilisations qui
chuchotaient les dérisions de la gloire à mes oreilles et qui par là-même
produisait l’effet roboratif du pessimisme joyeux en forme de carpe diem de mes
maîtres et complices.
Dans l’obscurité du temple, les flambeaux d’encens formaient
des archipels de lumière. A quelques mètres de moi, un homme de grande taille
et chauve méditait sous un flambeau. Je m’assis sous une de ces « lumières
qui guident » et je m’adossai sur la paroi. Les tourbillons des torches
dansaient sous mes yeux. Je pensai à Chestov et à la tension entre Athènes et
Jérusalem, cette même tension qui habitait Pascal et toute la civilisation. La
dialectique de l’immanence et de la transcendance était probablement la plus
fertile d’entre toutes et la source de toutes les autres. Dans le monde que
j’avais quitté, l’arraisonnement du monde par la technique, ce monde comme
fantôme et comme matrice, avait planifié nos visions du monde et détruit toute
transcendance. Je pensais à Nietzsche et à son mutisme. S’arrêter d’écrire et
de parler à quarante-cinq ans dans une vision de compassion, un cheval battu,
n’était-ce pas le signe d’un accès fulgurant à la foi ? N’est-ce pas le
parcours symétrique de Rimbaud ? L’un s’était réfugié dans la
transversalité mystique et l’autre dans l’horizontalité du commerce.
N’étaient-ce pas les deux seules voies possibles ? Dans une volonté
d’unicité, de relâchement de la volonté, je contemplais mes pensées et mes
émotions s’envoler comme autant de nuages sous le souffle de l’esprit. Je souhaitais
ne faire qu’un avec le monde, fixer le ciel pur au-delà des nuages pour y voir
le visage de Dieu.
J’entendis plus tard l’homme se lever. Je lui ai fait un
signe de main et il s’est approché. Il m’a serré la main et il s’est assis près
de moi.
KW : « Bonsoir, je suis Ken Wilber. »
GM : « Enchanté, Gabriel Matzneff. Est-ce que vous
méditez souvent ? »
KW : « Je médite plusieurs heures par jour. En fait
il s’agissait presque de ma profession sur Terre puisque j’écrivais des livres
de philosophie et de spiritualité. »
GM : « Vous m’intriguez. J’étais écrivain moi-même
mais je n’avais pas la même discipline spirituelle. Comment en êtes-vous venu à
la méditation ? »
KW : « J’étais fainéant et il a fallu que je trouve
une excuse à ma paresse. Plus sérieusement, c’est par la lecture des
philosophes et des mystiques que j’ai développé une pensée et une
pratique. »
GW : « Quelle est donc cette pensée ? »
KW : « C’est une réflexion proche de celle de
Plotin et de Nargarjuna. Pour résumer, j’ai utilisé le concept de holon que
j’ai emprunté à Arthur Koestler. Le holon est à la fois une totalité et une
partie comme la cellule qui est une totalité inclue dans un holon de taille
supérieur, l’organisme. Le monde est alors un processus évolutionniste de
holons, la société inclut l’organisme qui inclut la cellule, qui lui-même
inclut la molécule, l’atome, les particules élémentaires, etc… »
GM : « N’est-ce pas la théorie de
l’évolution ? »
KW : « Disons que c’est une variante de cette
théorie puisque l’explication de l’apparition des propriétés émergentes par la
théorie de l’évolution me semble approximative et partiellement fausse. »
GM : « Quelles sont les propriétés de ces
holons ? »
KW : « J’ai défini une vingtaine de propriétés
indépendantes mais les principales sont la capacité des holons à maintenir leur
propre identité, leur capacité à être intégré dans des touts plus grands, la
décomposition des holons en holons plus petits et moins profonds ainsi que la
pulsion des holons à réaliser des holons plus grands, c’est-à-dire plus
profonds. L’évolution est alors pyramidale puisqu’à chaque autotranscendance,
le nombre de holons diminue. Il y a ainsi moins de cellules que de molécules et
moins de molécules que d’atomes. »
GM : « Cela m’évoque le mot de Nietzsche qui disait
que l’homme est quelque chose qui doit être dépassé. Qui est donc le successeur
de l’homme ? »
KM : « Je pense aussi au mot de Foucault
selon lequel l’homme doit s’effacer comme un visage de sable à la limite de la
mer. Le successeur de l’homme est le mystique selon moi. »
GM : « Mais le mysticisme, comme le déclarait
Freud, n’est-il pas une régression vers le stade infantile de l’unité au
monde ? »
KM : « Je pense que Freud faisait allusion au
stade subconscient et pré-personnel de l’enfant. Il ne s’agit pas de revenir au
stade subconscient mais de dépasser le stade personnel vers un stade mystique
afin de sortir son centre de gravité de soi. »
GM : « N’êtes-vous pas finalement un disciple de
Schopenhauer ? »
KM : « Sans doute, c’est le premier et peut-être le
seul philosophe à avoir intégré dans sa philosophie les sagesses spirituelles
de l’Orient et de l’Occident. »
GM : « Si je comprends bien, les holons ont
une place centrale dans votre philosohie. Comment analysez-vous ces
holons ? »
KW : « J’analyse ces holons selon quatre quadrants.
Les quadrants du haut représentent l’individuel et ceux du bas le collectif.
Les quadrants de droite représentent l’objectif et ceux de gauche le
subjectif. Pour résumer brièvement, le quadrant en haut à gauche est celui
de la psychanalyse freudienne, le quadrant en haut à droit celui de la
psychologie de Eysenck, le quadrant inférieur droite celui du positivisme de
Comte et le quadrant inférieur gauche celui de l’herméneutique de Gadamer. A
droite le positivisme scientifique et à gauche l’interprétation subjective. La
démarche scientifique consistant à tracer une carte sur le territoire est le
meilleur outil de l’homme mais il lui manque une dimension verticale comme à
toute carte afin de donner des valeurs et du sens. Par ailleurs, les meilleurs
scientifiques insistaient sur une créativité et une intuition au-delà des
systèmes hypothético-déductifs.»
GM : « Dans les quadrants de droite la
représentation et dans ceux de gauche la volonté. C’est passionnant, je
suis moi-même un mystique raté et j’aimerais en rediscuter. Mais dites-moi, je
recherche un ami nommé Emile Cioran. Ne l’avez-vous pas croisé ?»
KW : « Si, je l’ai déjà croisé plusieurs fois dans
ce temple. Il vient parfois dans la soirée. Votre ami est très drôle. »
GM : « Ce monde aussi est petit. Que pensez-vous de
notre nouvelle maison ? »
KW : « Il semblerait que non seulement le monde
physique mais aussi le monde de l’esprit se soient incarnés dans ce nouveau kosmos.
On y rencontre aussi bien les êtres ayant déjà vécu que des créatures de l’imaginaire
créées par l’esprit. Ce kosmos m’évoque l’univers auto-excité du physicien
Wheeler. La perception est alors une part intégrale de la fonction d’auto-reconnaissance
de la réalité. Il y a alors une équivalence entre l’information et la matière,
les deux se créant l’un et l’autre. »
GM : « Vos théories sont passionnantes mais elles
dépassent mes connaissances. Toutefois la découverte de ce monde ne devrait pas
être ennuyeux. Mon ami Montherlant disait que « de tous les plaisirs, le voyage est le plus triste. » Il
ajoutait avec son humour particulier, qu’« à quel point on peut arriver à être malheureux avec des moyens si
simple, cela n’est pas croyable ». Il avait par ailleurs raison lorsqu’il
disait qu’ « on croit gagner
parce qu’on gagne en étendue mais on perd en profondeur. » Mais cet
univers sera différent et il me semble même que cet isomorphie entre l’information
et la matière devrait s’appliquer aux explorations de ce monde. Ce sont les
cartes de nos propres territoires mentaux que nous allons découvrir. Voilà
encore un homme que je compte bien retrouver. »
KW : « Je n’ai pas entendu parler de votre ami ici
alors que l’attrait pour les célébrités est encore plus répandu dans ce kosmos
et les intellectuels, comme les artistes ont eux aussi tendance à rechercher
leurs héros. Je me suis surtout occupé de l’exploration de mon monde
intérieur dans mon ancienne vie pour des raisons de tempérament et de santé
mais je serais heureux de me joindre à vous dans votre exploration. »
Je passais les jours suivants à jongler pour le festival, à
discuter et à méditer avec mon nouvel ami. Je recherchais le souffle universel,
l’unité avec Dieu que tous les sages et les mystiques d’Orient et d’Occident
ont tenté d’atteindre dans cette quête ultime valable dans tous les mondes. Je
contemplais mes sensations, puis mes émotions et enfin mes pensées à mesure que
je m’éloignais de mon moi pour gravir le mont Athos du mysticisme. Il fallait s’élever
vers cette sagesse et redescendre en transformant cet au-delà des formes en
compassion. Une ascension sans descente revenait à la négation du monde réelle
et aux positions des gnostiques critiquée par Plotin. Le mysticisme n’était pas
sans piège. Comme il concernait le quadrant intérieur individuel, il était
intimement lié aux autres quadrants et une vision du monde (quadrant intérieur
collectif) mythique pouvait enfermer l’individu dans un narcissisme d’identification
au kosmos. Mais quel que soit le chemin parcouru qui dépendait de vos origines
(à savoir le christanisme, l’islam, le boudhisme, le laïcisme philosophique
platonicien), le sommet à atteindre (celui de la Beauté ou première personne,
de la Justice ou seconde personne et de la Vérité ou troisième personne) était
le même et plus vous montez et plus vous croisez vos frères mystiques, de
quelque famille qu’ils soient. Dans le formalisme de Wilber, le quadrant
supérieur gauche du holon correspondait à la Beauté, le quadrant inférieur
gauche à la Justice et les quadrants droits à la Vérité. Les trois critiques de
Kant étaient ainsi synthétisées dans toutes leurs relations, dans tous leurs
liens. Le holon lui, évoluait et conservait ses caractéristiques antérieures, c’est
à dire son karma, mais pouvait grâce à la créativité s’élever vers les trois
idéaux. Le sens de la vie devenait alors cet acte créateur, cette évolution
théorisée par des philosophes allemands comme Hegel ou par des scientifiques
comme Darwin. Toutes les écoles de pensée de l’humanité pouvaient alors être
représentées dans ce formalisme. Ainsi Marx pouvait être considéré comme un
penseur ayant réfléchi au lien entre l’infrastructure et la superstructure, c’est-à-dire
entre les deux quadrants inférieurs et l’échec de Marx pouvait être considéré
comme l’oubli des quadrants supérieurs et en particulier du quadrant Heideggerien
de l’être. Cette nouvelle métaphysique, basée non plus sur les substances mais
sur les perspectives offraient une vision claire des épistémologies de l’histoire
de l’humanité. Le formalisme de Wilber aboutissait même à reconsidérer les
sciences et les mathématiques elle-même comme des sous-ensembles étroits de son
système. Ainsi, si je considère un dialogue alors l’équation 1p(1p) x 1p(1-p) x
2p(1p) = 2p(1p) x 2p(1-p) x 2p(1p) signifie que dans mon espace subjectif je
considère avec une méthode subjective l’espace subjectif d’une seconde
personne. Cette égalité a lieu si je m’entends avec cette seconde personne, c’est-à-dire
si la seconde personne a bien dans son espace subjectif en utilisant une
méthode subjective le même sujet. Je n’étais pas mathématicien mais les
perspectives offertes par les idées de mon ami me donnaient le vertige. Il me
semblait être le continuateur de Schopenhauer que j’avais recherché durant toute
ma vie.